Construction et travaux

L’histoire du fibrociment dans la construction française avant 1997

L’histoire du fibrociment dans la construction française avant 1997

Il existe peu de matériaux dans l’histoire industrielle française qui aient connu une trajectoire aussi dramatique que le fibrociment. Durant des décennies, il fut célébré comme le « matériau miracle » : léger, incombustible, imputrescible et bon marché. Il a couvert les toits de nos usines, de nos écoles et de nos maisons. Aujourd’hui, le mot évoque immédiatement le danger, le désamiantage et le scandale sanitaire. Mais pour comprendre l’ampleur de sa présence dans le parc immobilier français, il faut remonter le fil de son histoire, de son invention jusqu’à la date fatidique de son interdiction en 1997.

L’invention et l’âge d’or (1900-1945)

Le fibrociment est breveté en 1900 par l’Autrichien Ludwig Hatschek sous le nom d’Eternit (du latin aeternitas, éternité). L’idée est géniale : mélanger du ciment (90%) avec de l’amiante (10%), une fibre minérale naturelle. L’amiante sert d’armature au ciment, lui conférant une résistance à la traction incroyable.

En France, le matériau prend son essor au début du XXᵉ siècle, mais c’est surtout l’après-guerre qui va marquer son apogée. Il faut reconstruire le pays vite et pas cher. Le fibrociment s’impose comme la solution idéale. Il se moule facilement en plaques ondulées pour les toitures, en canalisations pour l’eau, en cloisons, et même en bacs à fleurs.

L’omniprésence dans la France des Trente Glorieuses (1945-1975)

C’est la période critique. Durant ces trois décennies, le fibrociment est partout.

  • Dans l’agriculture : Presque tous les hangars agricoles construits à cette époque sont couverts de plaques ondulées en fibrociment amianté.

  • Dans le logement collectif : On l’utilise pour les conduits de vide-ordures, les tuyaux d’évacuation, les plaques de façade.

  • Dans la maison individuelle : Garages, abris de jardin, mais aussi ardoises artificielles. Beaucoup de maisons des années 70-80 arborent des toitures en « fausses ardoises » qui sont en réalité du fibrociment.

Les ouvriers l’aiment car il se scie facilement, se perce et résiste au feu. À cette époque, les risques sont méconnus ou ignorés par les industriels, bien que les premières alertes médicales sur l’asbestose remontent au début du siècle.

La prise de conscience et le tournant (1975-1996)

Dès les années 70, les preuves scientifiques s’accumulent : l’inhalation de fibres d’amiante provoque des cancers graves (mésothéliome) qui se déclarent 20, 30 ou 40 ans après l’exposition.

Pourtant, le lobby de l’amiante en France retarde l’inéluctable. On parle alors « d’usage contrôlé ». On continue de construire avec du fibrociment, mais on améliore les processus de fabrication. C’est une période trouble où le matériau est toujours légal, massivement vendu dans les magasins de bricolage, alors que sa toxicité est avérée. Jusqu’au milieu des années 90, on pouvait acheter des plaques amiantées pour couvrir son abri de jardin en toute légalité.

Le décret de 1996 et l’interdiction de 1997

La pression des associations de victimes et le scandale de Jussieu finissent par faire plier les pouvoirs publics. Le décret du 24 décembre 1996 signe l’arrêt de mort de l’amiante en France.
À compter du 1er janvier 1997, la fabrication, la transformation, la vente, l’importation et la cession de toute variété de fibres d’amiante sont interdites.

C’est une révolution pour l’industrie du fibrociment (notamment la société Eternit). Du jour au lendemain, il faut changer la recette. L’amiante est remplacée par des fibres de cellulose, de verre ou synthétiques (PVA). On parle alors de « fibrociment NT » (non traité amiante). Visuellement, c’est presque identique, mais la composition a radicalement changé.

L’héritage : reconnaître et gérer aujourd’hui

Aujourd’hui, tout propriétaire d’un bien construit avant 1997 doit vivre avec cette histoire. Comment savoir si une plaque est amiantée ?

  • La date : Avant 1997, c’est quasi-certain (surtout avant 1990).

  • L’aspect : Le vieux fibrociment amianté a une trame grisâtre, parfois alvéolée.

  • Le marquage : Les plaques modernes portent la mention « NT » (New Technology). Si vous voyez « NT » sur la plaque, elle est saine.

Tant que le matériau est en bon état et non dégradé, il n’est pas dangereux car les fibres sont piégées dans le ciment. Le danger survient lors du perçage, du ponçage, du nettoyage haute pression ou de la démolition. C’est pourquoi le diagnostic amiante est obligatoire avant toute vente ou travaux.

L’histoire du fibrociment avant 1997 est celle d’un progrès technique aveugle aux conséquences sanitaires. Elle a laissé à la France un parc immobilier « piégé » qu’il faudra des décennies pour assainir. Rénover ces bâtiments demande aujourd’hui vigilance et respect des normes, pour ne pas réveiller les fibres endormies de ce passé industriel.